L’énergie X

Après cinq années de travail sur l’énergie X, j’ai voulu partager cette notion évocateur  pour mes camarades Polytechniciens, surnommés « X ».

Rien à voir avec la société « X-energy », spécialisée dans les réacteurs et les combustibles nucléaires. Peu de lien non plus avec les énergies fossiles ou renouvelables. L’énergie X évoquée ici est celle de l’adversaire du moment, ou du moins, une énergie qui nous contrarie et que nous rejetons.

Dans le monde physique, les arts martiaux utilisent l’énergie de l’adversaire soit pour la dévier, soit pour la retourner contre lui, avec une très faible dépense d’énergie pour soi-même. Dans le monde de l’entreprise, et du développement personnel, il existe des techniques équivalentes, comme le décrit Arnold Mindell dans son ouvrage « The Leader as a martial artist » récemment publié en français[1] avec le sous-titre « Résoudre les conflits, construire la communauté et transformer les organisations. »

Tel est finalement l’objet de cet article : que faire des énergies X qui nous dérangent ? 

Les trois attitudes les plus fréquentes face à l’énergie X sont instinctives : « fight, flight or freeze », c’est-à-dire combattre en mobilisant sa propre énergie contre celle de l’adversaire, fuir dans l’espoir de lui échapper, ou faire le mort en espérant qu’il nous oublie. Ces attitudes instinctives sont produites par notre système nerveux reptilien et par notre système nerveux autonome, comme le propose la théorie polyvagale de Stephen Porges.

Les animaux adoptent des stratégies plus élaborées, lorsque le danger n’est pas imminent, par exemple quand les homards s’affrontent[2] pour l’occupation des meilleurs abris du territoire :

  1. Chacun débute par la danse du combattant, avec l’envoi d’une substance renseignant l’opposant sur ses capacités ;
  2. Si l’un des homards se sent plus faible, il bat en retraite mais, s’il se sent de force égale, chacun avance et recule vers l’autre jusqu’à ce que l’un des deux comprenne qu’il doit partir ;
  3. Si aucun des deux ne part, ils se jettent brutalement l’un contre l’autre, tentant de renverser l’adversaire sur le dos, jusqu’à ce que le vaincu accepte sa défaite et s’en aille ;
  4. Si le vaincu ne se rend pas, un combat à mort s’engage, chacun essayant de blesser l’autre jusqu’à ce qu’il y ait un gagnant. S’ils survivent, l’issue du combat modifie alors les proportions de sérotonine et octopamine dans le cerveau des combattants pour renforcer leur caractère dominant ou dominé, respectivement.

L’homme intelligent sait inventer d’autres attitudes que combattre, fuir, se cacher ou se soumettre. Pour les trouver, il doit prendre du recul, en distinguant la partie attaquée de sa propre personne. Deux exemples en ont été donnés par les psychanalystes Bruno Bettelheim et Victor Frankl qui ont survécu aux camps de concentration nazis en adoptant une position d’observateurs à côté de celle de victime. Confronté à une engelure, Bruno Bettelheim se rendit à l’infirmerie en arguant qu’il travaillerait mieux s’il était soigné. Il eut gain de cause contrairement à la plupart de ses compagnons d’infortune qui se révoltèrent contre les conditions inhumaines de leur détention, en revendiquant le droit d’être soignés, et qui furent éconduits et éliminés.

Mon passage à l’ADEME comme directeur de l’action régionale et internationale, m’a permis de rencontrer les meilleurs experts de la maîtrise de l’énergie. Je n’y ai cependant pas rencontré d’experts de l’énergie X, l’énergie des conflits. Pourtant, j’y ai fait l’expérience de conflits fructueux. Un jour le Directeur général nous fit part d’une mauvaise nouvelle : Bercy venait d’élaguer notre budget, au point que nous n’avions plus de quoi payer le personnel l’année suivante. Certains ont proposé de réduire les effectifs, d’autres une confrontation avec la direction du Budget. Avec mes collaborateurs, j’ai proposé de développer nos ressources propres dans le cadre d’une activité d’expertise vendue aux gouvernements étrangers, en collaboration les entreprises françaises. L’énergie « négative » de la Direction du Budget nous a poussés à innover, en créant le club Ademe International[3] qui prospère encore 25 ans plus tard.

En matière d’innovation, l’école des Mines prône la méthode C-K[4],  qui s’appuie principalement sur des compétences cognitives, tandis que le MIT enseigne la théorie U[5] qui propose de lâcher prise sur le monde connu, et d’accueillir l’énergie X qui dérange pour chercher ce qui importe vraiment et en faire une source d’innovation.

Très fréquemment, les conflits sont résolus par la force, mais toute solution imposée de cette manière tend à créer une réaction violente chez le perdant. Bien avant notre ère, Sun Tsu écrivait « On ne force pas un ennemi aux abois[6] ». En tous cas, le perdant deviendra probablement un adversaire, comme le montre l’exemple suivant : Ayant développé une méthode innovante de médiation[7], j’ai proposé de l’enseigner dans l’école française la plus renommée dans ce domaine, que j’appréciais beaucoup.  Confronté à un refus réitéré, je suis en train de constituer un réseau agile de formateurs indépendants, qui pourrait devenir à terme un sérieux concurrent de cette école structurée à l’ancienne.

Dans son livre « Collaborating with the enemy[8] », Adam Kahane, évoque des situations où des adversaires choisissent de coopérer plutôt que de se combattre ou de s’ignorer.  Ils coconstruisent ensemble divers scénarios, en alternant des périodes d’ouverture, où chacun permet à l’adversaire de préciser son point de vue, et des périodes d’affirmation de soi, où chacun défend son propre point de vue. C’est ainsi que l’Afrique du Sud est parvenue à sortir de l’Apartheid, grâce aux scénarios de Mont-Fleur élaborés en 1992 avec toutes les parties prenantes.

Plus encore qu’Adam Kahane, Arnold et Amy Mindell ont théorisé l’énergie X. Ils considèrent qu’elle nous dérange parce qu’elle fait écho à une partie marginalisée de nous-même. Leur grande idée, tirée de leur expérience du terrain, est qu’on a besoin de cette énergie X, mais qu’on ne le sait pas, ou qu’on a peur de s’en approcher. Sur cette base, ils ont développé une méthode, appelée « Processwork » ou « Démocratie profonde », de plus en plus pratiquée dans le monde pour la régulation des conflits de toute nature.  Voici un exemple simplifié d’exercice inspiré des Mindell.

Exercice

1) Choisissez un projet qui vous motive en ce moment. Mettez-le de côté pour le moment.

2) Pensez à une expérience récente de votre vie où vous avez été perturbé, et essayez d’identifier ce qui précisément vous a gêné. Trouvez l’énergie X associée à cette expérience et commencez à l’apprivoiser en esquissant un geste ou un dessin qui la caractérise.

3) Maintenant détendez-vous et laissez émerger la sensation que vous avez lorsque vous êtes bien, en confiance et pleinement vous-même. Décrivez l’énergie qui vous anime alors.

4) Repensez maintenant à votre projet évoqué au début de l’exercice et observez en quoi les deux types d’énergies pourraient contribuer à sa réalisation.

Cette méthode surprenante fait appel à trois niveaux de réalité : la réalité objective que notre école Polytechnique nous a appris à analyser avec rigueur, la réalité subjective de nos sensations et de nos représentations, que privilégient habituellement les mondes de la psychologie et du management, et l’essence des choses que recherchent ceux qui s’intéressent aux forces surnaturelles.

Edgar Morin[9] distingue les situations compliquées où nos camarades excellent, des situations complexes où la démarche rationnelle ne suffit pas. On peut le dire autrement, en distinguant d’une part les problèmes, qui se résolvent avec une solution, et d’autre part les polarités qui nécessitent l’accueil des pôles opposés, comme le masculin et le féminin, l’individualisme et le communautarisme, l’affirmation de soi et l’empathie, etc. Les philosophies orientales et leurs principes d’impermanence et de flux des processus professent que le monde est structuré autour du Yin et du Yang, indissociables l’un de l’autre.  Pour elles, les énergies positives et négatives sont constamment présentes au point que l’énergie du monde, d’une entreprise ou d’une personne provient de la tension entre les pôles des polarités : quand un pôle devient trop faible ou trop fort, le processus s’arrête et le système ne parvient plus à s’adapter.

Pour revenir à l’énergie X, je me suis longtemps demandé comment on pouvait l’accueillir et l’intégrer, alors que dans le monde occidental tend à la combattre pour maintenir un minimum d’homéostasie ou d’équilibre du système, avec des conditions intérieures les plus stables possibles. Le problème est que le monde change et évolue sans cesse, et qu’il est indispensable de sortir de nos zones habituelles de confort pour s’adapter. Pour ce faire, il importe d’accueillir des énergies différentes de celles dont nous avons l’habitude, notamment l’énergie X. Toute la sagesse d’un dirigeant consiste donc à être conscient des énergies inhabituelles que lui-même et ses entreprises peuvent absorber sans les détruire.

La rencontre de notre énergie personnelle avec l’énergie X produit immanquablement un conflit avec une certaine dose de chaos. Pour s’y retrouver, Arnold Mindell décompose les conflits en quatre phases que je résume ainsi :

  1. Phase de conflit latent, où l’on n’a pas nécessairement conscience de notre propre énergie ni de l’énergie X de notre adversaire ;
  2. Phase de conflit ouvert, où l’énergie contraire X et notre propre énergie se confrontent ;
  3. Phase de compréhension, où l’on commence à comprendre le sens et le rôle de l’énergie X dans le système et dans le processus ;
  4. Phase d’intégration, où l’on élargit notre vision du monde en tenant compte de l’énergie X.

Einstein disait qu’il est plus facile de briser un atome que de briser un préjugé. Il faut en effet une bonne dose d’énergie pour sortir des schémas de pensée habituels, comme il en faudra à notre humanité pour vivre sa transition écologique. Cette énergie est l’énergie X de tous ce que l’on ne veut pas entendre, et que l’on exclut actuellement de la société. Inversement, la littérature fourmille de héros sauvés in extremis par l’ennemi qu’ils ont épargné : Harry Potter sauvé par Drago Malfoy ou Frodon sauvé par Gollum du Seigneur des anneaux.

Cette énergie étant disponible, nous pouvons apprendre à réconcilier les contraires, en plongeant au cœur des conflits pour les transformer en opportunités et se prémunir des guerres. Il y a encore du chemin à faire car mes camarades de Polytechnique ont jugé l’article trop abscons comme le prévoient par exemple Baruch Bush et Joseph Folger[10] : « Lorsqu’un cadre idéologique dominant est bousculé, il fait tout son possible pour marginaliser la pratique émergente en la cataloguant comme insignifiante, et en dehors du champ des traditions admises. »

 

 

Alain Ducass, X73,

Ingénieur général des Mines honoraire, « Mineur » reconverti en « Démineur »

Catalyseur de changement (consultant, coach, médiateur) https://energeTIC.fr

[1] Arnold Mindell, L’art Martial du leadership, Dunod, InterEditions 2022

[2] Jordan B. Peterson, 12 règles pour une vie, un antidote au chaos, ed Michel Lafont, 2018.

[3] https://clubinternational.ademe.fr

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_C-K

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_Uf

[6] Sun Tsu, L’art de la guerre, chapitre 7

[7] Alain Ducass, La médiation agile, Médias & Médiations, 2023.

[8] En français : Coopérer avec l’ennemi, Ed Colligence 2016.

[9] Edgar Morin, La pensée complexe.

[10] Robert A. Baruch Bush et Joseph P. Folger, La médiation transformative, ed Eres 2018, p. 155 ;