Des approches en matière de régulation des conflits :
quels outils pour la médiation internationale ?

Parfois les conflits nationaux ne peuvent se résoudre nationalement, si bien qu’il est fait appel à un médiateur étranger, ou à un facilitateur qui agit comme médiateur.

La littérature en parle largement sans forcément que le mot de médiation figure explicitement.

Voici  quelques exemples qui peuvent éclairer la vision traditionnelle de la médiation.

  1. Les brigades internationales de la paix

Après quelques années passées dans la communauté de l’Arche[1], Jean-Jacques Samuel se rendit au Guatemala et au Salvador dans le cadre des Brigades internationales de la paix (PBI)[2], alors que les pays étaient en pleine guerre civile. Sa mission consistait à escorter sans arme des personnes menacées de mort, espérant leur éviter le sort des centaines de milliers de personnes tuées ou portées disparues du fait de la police ou des escadrons de la mort. Voici un exemple de leur action en novembre 1989 : Karen, une canadienne qui s’activait auprès des civils salvadoriens, est raflée avec eux par la garde nationale et emmenée à la « Policia de hacienda ». Accusée d’avoir collaboré avec la guérilla, Karen est interrogée frappée et injuriée pendant quatre heures, les yeux bandés et les mains liées, tandis qu’elle entend les hurlements des personnes que l’on torture. Comme elle a pu prévenir l’ambassade du Canada, on lui annonce qu’elle est libre, mais elle refuse de partir sans son amie colombienne Marcela qui a été raflée avec elle. Du coup, on la ramène dans la salle d’interrogatoires, où elle vit des moments d’angoisse. Plusieurs policiers manifestent leur surprise devant sa décision de revenir. Elle leur explique qu’elle ne peut pas laisser tomber une amie en danger. Après un temps de silence, un policier dit qu’il comprend, puis elles sont toutes deux libérées. En dépassant sa peur et en affirmant ses valeurs, Karen a réussi une médiation entre la police et son amie qui aurait probablement été tuée sans son intervention.

L’histoire fourmille de ces « médiateurs » étrangers qui, au péril de leur vie, intercèdent pour des étrangers, par solidarité avec eux, et parviennent ou non, à les sauver.

  1. L’approche française de Transformation constructive des conflits

Tous les médiateurs ne sont pas nécessairement des héros, et beaucoup d’entre eux font cependant un excellent travail de réconciliation mais, pour d’en arriver là, ils doivent avoir appris à relativiser leurs propres croyances, comme l’indiquent mes deux principaux maîtres en Approche et transformation constructives des conflits[3] :

  • Jean-Jacques Samuel[4]: Plusieurs fois dans ma vie, …/… j’ai eu affaire à de véritables deuils de croyances. …/…  J’ai abandonné petit à petit une représentation idéale de la non-violence, parfois proche d’une idéologie, pour une vision à la fois plus intériorisée et plus pragmatique. …/… j’ai perdu définitivement l’illusion d’être du bon côté.
  • Hervé Ott[5]: Pendant dix ans, lors de nombreuses interventions de formation pour le monde kanak puis en Polynésie française, je suis confronté à l’incompréhension, voire à la guerre, entre personnes d’origines culturelles différentes. Cela m’oblige à relativiser la prétention à « l’universalisme » de mon pays d’origine. …/… Comment parler de non-violence à des jeunes pour qui la violence est encore la seule façon de se faire entendre ? C’est là que j’ai compris l’importance du sentiment de rejet comme essor de la violence sociale.
  1. L’approche de collaboration agile d’Adam Kahane[6]

Venons-en maintenant aux situations graves, dans lesquelles l’adversaire n’est plus vu considéré un opposant à combattre, mais comme un ennemi à détruire. C’est le cas lorsque le conflit social est passé d’un conflit d’objet à un conflit d’identité, et que les parties font appel à un médiateur étranger pour tenter de le résoudre.

Tel fut  le cas en Afrique du Sud en 1991, au début des négociations de Mont Fleur, visant à mettre fin à l’apartheid. Pour mettre toutes les chances de leur côté, ils invitèrent des médiateurs-facilitateurs étrangers, parmi lesquels Adam Kahane qui avait développé une méthode des scénarios dans le groupe Shell, pour imaginer collectivement des nouveaux futurs et activer des coopérations à la fois inédites et concrètes. Comme il l’écrit[7], le week-end à Mont-Fleur inspiré par Nelson Mandela, imprégné de culture Ubuntu[8] a transformé sa vie et joué un rôle éminent dans la transition pacifique d’Afrique du Sud.

Ce dernier fut tellement émerveillé du qu’il quitta son travail chez Shell pour se dédier à la médiation internationale. Dans bien des cas, cependant, il constatait que l’une des parties en présence refusait de coopérer et adoptait l’un des trois scénarios de non-collaboration[9]. Il comprit que la collaboration classique ne fonctionnait pas dans une société complexe et divisée, et qu’il fallait abandonner le mode classique de coopération[10], en admettant que la situation est hors de contrôle.

Dans les années 1996, il fut appelé par le Président colombien Juan Manuel Santos qui voulait appliquer la méthode Nelson Mandela pour ramener la paix en Colombie. Il fallut un travail patient pour que les parties en présence acceptent de dialoguer dans des conditions assurant leur sécurité[11] et, finalement, le dialogue « Destino Colombia[12] » démarrerra. Au terme de trois rencontres, les parties ne purent se mettre  d’accord sur un scénario d’évolution du pays mais le dialogue fut néanmoins fructueux, car les acteurs se respectèrent et s’apprécièrent, et ils s’accordèrent sur quatre scénarios alternatifs[13], qu’ils présentèrent ensuite séparément à la population par des articles de presse, des conférences et des émissions télévisées :

  1. Scénario de « laisser faire », décrivant le chaos qui pourrait résulter de l’inaction ;
  2. Scénario de collaboration conventionnelle entre gouvernement et les FARC, déjà tenté plusieurs fois en vain dans le passé ;
  3. Scénario de « Pax romana » où le gouvernement écraserait la guérilla et s’imposerait par la force ;
  4. Scénario de « Transformation profonde » des mentalités vers une plus grande tolérance mutuelle.

Dans ce type de situations, hors de contrôle, le dialogue rationnel n’est pas suffisant. Il faut un partage d’émotions pour atteindre le « point de bascule » qui permet à la médiation d’aboutir. Voici ce qui est arrivé au Guatemala après trente-six ans de guerre civile, lors des rencontres « Vision Guatemala » de 1998, où Adam Kahane a participé comme médiateur, ou, du moins, facilitateur. Les discussions sur les accords de paix piétinaient. Les groupes des indigènes, des militaires et des défenseurs des droits de l’homme discutaient dans leurs propres groupes sans se mélanger ou alors ils dialoguaient en expliquant leur vérité, en donnant leur opinion, en partageant leur expérience et en commentant ce qui se passe[14]. Une pause arriva où les protagonistes évoquèrent librement leurs souvenirs de la guerre civile. Un des participants, Ronald Ochata, militant catholique, raconta son séjour dans un village où l’on exhuma un des multiples charniers de la guerre. Il nota la présence de petits ossements et demanda à un médecin si les os avaient été broyés. Non, répondit ce dernier, il s’agit Des ossements de bébés de femmes enceintes.  Après un long silence, l’un dit « J’ai compris dans mon cœur que cela est bien arrivé et j’ai le sentiment que nous devons nous battre pour que cela ne se reproduise pas. » Un autre dit : « En donnant son témoignage, j’ai senti qu’Ocheta était sincère, calme et serein, sans trace de haine dans sa voix …/…  Le long silence qui suivit fut très émouvant pour nous tous. Ce fut un moment de profonde communion. ». Malheureusement, cette expérience commune ne suffit pas et le gouvernement se mit à imposer ses propres vues à l’opposition, qui ne les accepta pas.

A l’inverse, une médiation où le médiateur et les participants ne sont pas fortement impliqués émotionnellement, aboutit souvent à un échec, comme il le constata en Inde dans les années 2005-2006, lors d’une médiation-facilitation avec 36 organisations réunies pour trouver des solutions au problème de la malnutrition. Au terme de huit jours de travail sur la manière dont chacun pourrait modifier son comportement pour un meilleur résultat collectif, quatre pistes émergèrent mais les présidents des organisations les rejetèrent. Cet échec renvoie à la première expérience, où la canadienne Karen a dû risquer sa vie pour obtenir la libération de son amie.

Dans son livre « Amour et pouvoir[15] » Adam Kahane démontre que les attitudes privilégiant l’affirmation de soi au détriment de l’écoute des minorités créent la révolte. De même les attitudes privilégiant l’altruisme au détriment du respect de soi créent l’abus. La recherche d’un équilibre entre des moments d’affirmation de soi et des moments d’écoute de l’autre  constitue l’un des messages principaux de son expérience de médiateur international, facilitateur des changements sociaux.

  1. La médiation orientée processus d’Arnold Mindell

Fort d’une expérience internationale très variée Arnold Mindell se situe résolument dans un monde complexe où aucune des parties ne maîtrise la situation. Plus encore d’Adam Kahane, il expérimente et théorise son approche que j’appellerais « médiation orientée processus » avec une méthode très originale qui fait école dans le monde entier et qui inspire actuellement ma propre démarche de médiation.

Voici un exemple de médiation internationale qu’il a menée en Russie en 1990, avec sa femme Amy animant une rencontre entre des délégués de la Russie et des pays caucasiens. L’atmosphère était tendue. Beaucoup de délégués russes avaient été engagés dans des batailles sanglantes […] d’anciens membres du KGB tinrent des propos qui firent frissonner les participants. […] Pour briser la tension Amy et moi avons invité les vingt délégués des républiques caucasiennes à s’asseoir par terre. Comme ils avaient l’habitude de discuter devant une table de réunion ou autour d’un verre, ils furent d’abord intimidés puis, ils se mirent à parler avec leur cœur. Après que chacun ait pu largement s’exprimer, nous avons signalé qu’ils avaient mentionné directement ou indirectement plusieurs rôles fantômes qui étaient présents dans le groupe, mais que personne ne représentait. Un de ces rôles était le terroriste. Les gens parlaient de violents combattants de la liberté issus de petits pays qui risquaient leur vie pour se venger des blessures causées par la Russie et son refus de leur laisser l’indépendance. Le rôle du dictateur était aussi présent car les délégués parlaient sans le nommer de l’impérialisme soviétique […] Nous avons suggéré d’incarner ces rôles en les faisant jouer. Au début les délégué résistèrent à prendre un rôle autre que le leur. […]  Un des participants essaya cependant, puis le groupe se divisa en trois parties jouant les trois rôles [Gouvernement caucasien, terroriste et comité central du parti communiste]. Au début, chacun parlait à son tour, d’autres s’ennuyaient, quittaient la salle, lisaient le journal… Puis nous avons permis que plusieurs puissent parler en même temps. Un nouveau style de communication s’instaura. La politesse et le conformisme cédèrent la place à un dialogue effrayant où les représentants du comité central et le terrorisme craignaient de coopérer ou de se venger : « Si vous osez, ce sera la fin ».  Soudain, un participant changea de place et quitta le groupe des terroristes pour rejoindre la direction du comité central en disant « vous devez tous suivre les ordres du comité central » Quelque part, les gens se sentirent mieux en entendant clairement ce qu’ils voulaient combattre. Autrement, le dictateur était un fantôme qu’ils ne pouvaient attraper. Alors, il y eut beaucoup de mouvement dans la salle. Plusieurs délégués rejoignirent les rangs des terroristes.  Ils osèrent tancer le dictateur. L’un des acteurs jouant le rôle du dictateur est devenu si têtu, arrogant et privilégié que, pour gagner sa revanche, un acteur jouant le terroriste l’a soulevé en l’air et l’a ramené à son ancienne position. Tout le monde a éclaté de rire. Le dictateur semblait impotent, en se débattant sur les épaules du terroriste. Les spectateurs étaient si excités qu’ils n’attendaient même plus les traductions du russes vers les autres langues. Même si nous ne comprenions pas le russe, Amy et moi voyions bien qu’ils étaient déchaînés. Le groupe découvrit une piste de solution quand les acteurs inventèrent un nouveau rôle, celui du citoyen affamé. Un délégué mima une scène tragique, étendu sur le sol, espérant et attendant la mort de faim. Les gens qui jouaient le rôle de terroristes se mirent à nourrir cette personne crevant de faim. Finalement, l’exercice se termina, aussi vite qu’il avait commencé, au bout des 45 mn prévues. Tous les participants, y compris les hauts dignitaires moscovites, comprirent qu’ils avaient tous perdu le contact avec ceux qui souffrent et qui sont marginalisés.  A travers l’exercice, ils ont reconnecté avec le seul motif qu’ils avaient de travailler ensemble : prendre soin des pauvres et des souffrants. De nombreux participants ont été profondément touchés non seulement par la résolution du problème, mais par la capacité du grand groupe à dépasser les phénomènes de pouvoirs et de vengeance. Ils semblaient prêts, désormais, à rechercher ensemble des solutions qui conviennent à la fois aux courants dominants mais aussi aux marginalisés. Dans les trois jours qui ont suivi, ils ont créé une organisation basée à Moscou et appelée « Si ce n’est nous, qui d’autre ?). Ils ont également préparé un manifeste sur la paix, la liberté et la négociation, lequel a été ensuite signé par Edward Chevardnadze, Président de Géorgie et ancien ministre des affaires étrangères de l’URSS. (p. 82-87)

Il serait trop long d’évoquer tous les aspects théoriques et pratiques de la méthode d’Arnold Mindell, qui font l’objet d’une centaine de livres, films et  enseignements par des écoles dans différents pays du monde[16] et qui peuvent s’appliquer à la pratique de la médiation, avec ce que j’appelle la « Médiation orientée processus ».

En réalité, la médiation sociale, que Mindell appelle Worldwork, n’est que la dernière étape d’un long processus qui débute en général par une opposition majeure dans laquelle plusieurs parties sont en conflit latent ou exprimé. Il faut en général un long cheminement pour que toutes les minorités puissent s’exprimer et être entendues, faute de quoi l’accord obtenu in fine sera rejeté par une partie des acteurs.

D’après Mindell il existe une forte corrélation entre les conflits internes, les conflits interpersonnels et les conflits du monde pour lesquels une médiation internationale est nécessaire. Ainsi Mindell propose-t-il des formations et des démarches dans les trois domaines :

  • démocratie profonde pour faire émerger les points de vue des minorités, comme on l’a vu dans la médiation russe, où les personnages-clés étaient les personnes affamées
  • conflits internes impliquant un travail sur soi-même (innerwork) pour réconcilier les différentes parties de soi qui peuvent être en conflit, par exemple lors d’une maladie ;
  • conflits interpersonnels, où l’une des expériences-clés de Mindell consiste à adopter la position de l’autre pour découvrir les forces qui la composent.
  1. L’approche gréco-latine francophone

Est-ce à dire que les méthodes les mieux adaptées à la médiation internationale pour un changement social viendraient des Etats-Unis ?

Il n’en n’est rien, comme l’exprimait Shimon Peres en 2019

Beaucoup pensent que la démocratie repose sur la règle de la majorité. C’est faux. Il se peut que la démocratie influence la règle de la majorité mais elle ne peut en aucun cas progresser si elle n’obtient pas l’adhésion des minorités, de ceux qui refusent de se conformer, qui expriment leur désaccord, qui souhaitent le changement. Et je sais d’expérience que l’avenir réside dans cette minorité. La majorité appartient au passé et la minorité à l’avenir[17].

En Europe, les philosophes grecs comme Héraclite invitaient à prendre en compte les aspects de la réalité qui nous dérangent :

Joignez ce qui est complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et ce qui est en désaccord; de toutes choses, une et, d’une, toutes choses.

 

[1] http://www.arche-nonviolence.eu/

[2] https://pbi-france.org/

[3] http://atcc-institut.fr/

[4] Jean-Jacques Samuel, Retrouver mon étoile, du bon usage des émotions pour cheminer vers mon désir profond. retrouve@wanadoo.fr

[5] Hervé Ott et Karl-Heinz Bittl, Pédagogie des rencontres et des conflits transculturels. Chronique sociale, Lyon, 2014, p. 31-32.

[6] Adam Kahane : Collaborating with the enemy

[7] Adam Kahane traduit par Marie-Claire Dagher, Les scénarios pour la transformation, Strasbourg, 2016, Colligence éditeur

[8] Je suis ce que je suis parce que nous sommes ce que nous sommes.

[9] 1. Imposer par la force ; 2. Se soumettre ; 3. Fuir

[10] 1. On s’accorde sur un objectif commun ; 2. On conclut un accord sur le moyen d’y parvenir ; 3 on l’applique

[11] Les FARC acceptèrent de participer aux négociations par radio depuis un lieu secret. Un leader communiste déclara : « Comment voulez-vous que je m’assoie à côté d’un tel qui  a essayé cinq fois de me tuer ? » Santos répliqua « C’est justement pour qu’il n’essaye pas une sixième fois »

[12] https://reospartners.com/publications/destino-colombia/

[13] En médiation occidentale, on parle « d’accord sur le désaccord ».

[14] Adam Kahane a théorisé ces quatre formes de dialogues complémentaires et utiles, en recommandant l’importance de tous les utiliser : 1 ; Downloading « voici la vérité, », 2. Debating « selon moi, » ; 3. Dialoguing « d’après mon expérience, » ; 4. Precensing : « Voici ce que j’observe ici, ». Arnold Mindell appelle le « Presencing » une remarque de facilitation.

[15] Adam Kahan, Power and Love, Berrett-Publishers 2010, 172 p.

[16] https://www.aamindell.net/

[17] Discours de M. Shimon PERES, ancien Premier Ministre d’Israël, Président du Peres Center For Peace à l’université de Liège Janvier 2009

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